L’Élite haïtienne : De l’aliénation historique à la responsabilité contemporaine

L’Élite haïtienne : De l’aliénation historique à la responsabilité contemporaine

Une lecture croisée de Jean Casimir et des enjeux actuels

Yves Pierre

Introduction

Boukan News, 12/03/2024 – En ce mois de novembre 2024, alors que l’année touche à sa fin, notre pays s’enfonce dans une spirale de violence et de chaos sans précédent depuis l’indépendance. La situation est devenue apocalyptique : Port-au-Prince, jadis centre névralgique du pays, est désormais un champ de bataille où plus de 80% du territoire urbain est sous l’emprise de gangs armés (ONU, novembre 2024). À l’approche des fêtes de fin d’année, traditionnellement période de retrouvailles et de célébrations, la population fait face à une réalité brutale : des hôpitaux fermés, des écoles abandonnées, et près de 5 millions d’Haïtiens confrontés à l’insécurité alimentaire (PAM, octobre 2024).

Dans ce contexte d’effondrement national, une question résonne chaque jour plus fort : où est l’élite haïtienne ? Cette interrogation prend une résonance particulière alors que nous approchons de 2025, année qui marquera le 220e anniversaire de l’indépendance. Le contraste est saisissant : dans les hauteurs de Pétion-Ville, les restaurants continuent de servir une clientèle privilégiée, pendant qu’en contrebas, des familles entières sont contraintes à l’exode sous la menace des armes. Les campus universitaires, censés être des foyers de réflexion et d’action intellectuelle, semblent paralysés face à la décomposition sociale. Pendant ce temps, l’oligarchie économique – dix familles contrôlant 90% des importations (Chambre de Commerce d’Haïti, octobre 2024) – poursuit ses activités comme si le pays n’était pas au bord du gouffre.

Cette fracture béante entre l’élite et la réalité nationale n’est pas un phénomène nouveau. Jean Casimir l’avait déjà diagnostiquée comme une “aliénation historique”. Mais en cette fin d’année 2024, alors que 76% de la population survit sous le seuil de pauvreté (PNUD, novembre 2024), cette aliénation n’est plus simplement un sujet d’étude sociologique : elle est devenue le symbole d’une faillite collective qui menace l’existence même de la nation.

Le questionnement sur la responsabilité des élites s’intensifie alors que les derniers vestiges de l’État menacent de s’écrouler. L’absence persistante d’un gouvernement légitime, la paralysie institutionnelle, et l’hémorragie des compétences – avec 85% des diplômés universitaires quittant le pays dans les cinq ans suivant leurs études (UNESCO, octobre 2024) – créent un vacuum que les forces de destruction s’empressent de combler.

Dans ce moment critique où l’Histoire semble suspendue entre l’effondrement total et la possibilité d’un sursaut national, des questions fondamentales émergent : Comment une élite, dépositaire théorique des intérêts de la nation, peut-elle maintenir une telle distance avec la réalité du pays ? Pourquoi ceux qui disposent des ressources intellectuelles, économiques et sociales semblent-ils frappés d’inertie face à l’urgence nationale ? Plus crucial encore, cette élite peut-elle se réinventer pour devenir un acteur de la reconstruction, ou restera-t-elle le témoin passif de la désintégration d’Haïti ?

Le paradoxe de l’aliénation persistante

En cette fin d’année 2024, le paradoxe qu’analysait Jean Casimir dans son étude sur l’aliénation des élites haïtiennes prend une dimension tragique. Non seulement l’élite intellectuelle continue de produire des analyses sophistiquées sur la crise nationale, mais elle le fait avec une lucidité déconcertante qui contraste avec son incapacité chronique à transformer ces réflexions en actions concrètes.

Cette paralysie se manifeste dans des chiffres accablants : 76% de la population survit sous le seuil de pauvreté (PNUD, novembre 2024), tandis qu’une infime minorité (1%) contrôle 45% des ressources nationales (Banque Mondiale, octobre 2024). L’échec du rôle d’intermédiation des élites n’a jamais été aussi manifeste, confirmant dramatiquement l’analyse de Casimir sur la persistance des structures coloniales dans la société haïtienne moderne.

La double faillite des élites

L'”eurocentrisme latin” que dénonçait Casimir se manifeste aujourd’hui sous une forme encore plus perverse. D’une part, les intellectuels, malgré leur apparente lucidité critique, restent prisonniers de schémas de pensée déconnectés des réalités locales. Leurs analyses, aussi brillantes soient-elles, ne parviennent pas à générer les transformations sociales nécessaires.

D’autre part, l’élite économique, retranchée dans ses privilèges, perpétue un système oligarchique où dix familles contrôlent 90% des importations (Chambre de Commerce d’Haïti, octobre 2024). Cette concentration extrême du pouvoir économique n’est pas simplement un indicateur de déséquilibre : elle est le symptôme d’une perpétuation active des structures coloniales que Casimir avait identifiées.

L’effondrement du projet national

La désagrégation sociale atteint aujourd’hui des proportions systémiques :

Le système éducatif est en ruine :

– Le taux d’alphabétisation stagne à 61.7% (UNESCO, novembre 2024)

– 85% des diplômés universitaires quittent le pays dans les cinq ans

– La majorité des écoles sont fermées dans la capitale

La sécurité s’est effondrée :

– 80% de Port-au-Prince sous contrôle des gangs (ONU, novembre 2024)

– Multiplication des déplacements forcés

– Paralysie des institutions de l’État

La responsabilité historique

Face à cette situation, la responsabilité historique des élites est double :

  1. Reconnaître leur aliénation

– Accepter leur déconnexion des réalités populaires

– Comprendre leur rôle dans la perpétuation des structures coloniales

– Admettre l’échec de leur fonction d’intermédiation

  1. Entreprendre une transformation profonde

– Rompre avec l’eurocentrisme intellectuel

– Développer des solutions ancrées dans les réalités locales

– Construire des ponts avec les forces vives de la nation

Vers une refondation du rôle des élites

La sortie de crise passe par une refondation du rôle des élites basée sur trois axes :

  1. Ancrage local

– Développement de projets communautaires

– Valorisation des savoirs locaux

– Engagement direct avec les communautés

  1. Transformation institutionnelle

– Réforme du système éducatif

– Décentralisation effective du pouvoir

– Création de mécanismes de participation populaire

  1. Mobilisation des ressources

– Orientation des transferts de la diaspora vers le développement

– Création de fonds d’investissement social

– Soutien aux initiatives locales

Conclusion

À l’aube du 220e anniversaire de l’indépendance, l’élite haïtienne se trouve face à un choix historique : dépasser “l’interminable dialogue de sourds” décrit par Casimir pour devenir actrice d’une transformation sociale profonde, ou assister passivement à l’effondrement final d’une nation née dans l’héroïsme et l’espoir.

Cette transformation exige plus qu’une simple prise de conscience : elle nécessite une rupture radicale avec les schémas mentaux hérités de la colonisation. Le concept de “tout moun se moun” doit cesser d’être un simple slogan pour devenir le principe fondateur d’un nouveau contrat social entre l’élite et la nation.

L’Histoire jugera cette génération d’élites non pas sur la sophistication de ses analyses ou la richesse de son vocabulaire critique, mais sur sa capacité à catalyser et accompagner un changement réel, profond et durable pour l’ensemble de la société haïtienne. Car l’alternative à cette transformation n’est plus le statu quo, mais la dissolution pure et simple d’Haïti en tant que nation.

Yves Pierre, citoyen engagé

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