Seule la guerre rétablira la balance diplomatique entre Haïti et la Dominicanie.

Boukan News, 10/05/2023 – L’option de la guerre a toujours été la priorité de tous les gouvernements dominicains. Ils ont tout essayé, le génocide de 1937 fut l’expression la plus illustrative de cette volonté de guerre meurtrière. Heureusement, tous les gouvernements haïtiens, sans aucune exception, ont toujours adopté la voie de la raison face à la folie des dirigeants voisins. Cependant, jusqu’à quand le peuple haïtien doit-il tolérer cette impertinence séculaire ?

L’état déplorable de l’économie haïtienne n’a pas permis de financer une guerre. C’est ce qu’ont toujours évoqué les dirigeants haïtiens, en particulier Sténio Vincent, pour éviter de prendre le chemin du devoir. Aujourd’hui, la situation est pire, du fait que le pays n’est plus doté d’une armée régulière depuis 1994. Jean Bertrand Aristide, de retour au pays après un long exil de trois ans, procéda à la dissolution de fait de l’armée d’Haïti. Mais, il était devenu brutalement clair plus tard que cette décision d’Aristide fut une injonction directe du gouvernement américain. Car, les Etats-Unis ont combattu avec détermination, si ce n’est pas obsession, toute idée de revenir avec l’armée d’Haïti. On arrive même à courir des rumeurs, à savoir que l’une des causes fondamentales de l’odieux assassinat du président Jovenel Moise, le 7 juillet 2021, est lié à son désir de renforcer l’embryon militaire mis en place par l’ancien président Michel Martelly avant son départ.
Ce serait injuste de ne pas mentionner la transformation de l’armée, surtout à partir de l’année 1986, en un parti politique qui fait des coups d’État comme on change de chemises . Est-ce que l’institution militaire méritait d’être effacée? Pourtant, les opinions sont très partagées à ce propos. Je pense que la plus grande erreur d’Aristide n’était pas de dissoudre l’armée, c’était de ne pas la remplacer par une autre génération de militaires. Car, l’existence d’Haïti est inconcevable sans son armée. Actuellement, j’ai l’impression que les élites dominicaines entendent profiter de ce moment de faiblesse pour matérialiser leur rêve insensé d’occuper Haïti !

Le vote de la résolution au conseil de sécurité des Nations-Unies, le 2 octobre dernier, qui autorise l’envoi d’une « Mission de Maintien de la Paix » en Haïti semble renforcer cette idée aberrante d’occupation. L’empressement avec lequel le président Luis Abinader s’apprêtait à signer un accord avec le président du Kenya, Williams Ruto, ce pays qui va diriger la mission, qui garantit un quelconque rôle à l’état Dominicain dans la mission onusienne. Invite tout esprit lucide à s’apitoyer sur le plan de Mr Abinader pour Haïti, qu’il ne considère guère comme un état normal !
Cette perception de l’état d’Haïti comme une anomalie à la frontière de leur pays doit être corrigée. L’incompréhensible paradoxe, c’est que la Dominicanie a été occupée par ce pays anormal, pour lequel le peuple dominicain est dressé pour prendre sa revanche. C’est-à-dire d’occuper Haïti à leur tour !
Cette perception d’anormalité et ce désir ardent de vengeance ont été entretenus par toutes les générations de dirigeants dominicains depuis la fondation du pays jusqu’à aujourd’hui. À l’école, dans les livres, à la radio et à la télé, dans les forums politiques et autres…en un mot, le peuple voisin est victime d’un sempiternel matraquage idéologique qui l’oblige à la haine de tout ce qui est Haïti et, par moment tout ce qui rappelle leur origine africaine.

Le 23 septembre 2013, la cour constitutionnelle de la république Dominicaine a déclaré dans sa fameuse loi « 168-13 qui déclare que, de manière rétroactive jusqu’en 1929, tout enfant né de parents « en transit » n’a désormais plus droit à la nationalité dominicaine, il réduit à l’état d’apatrides plusieurs générations, voire des centaines de milliers de Dominicains qui jusqu’alors avaient droit à cette nationalité. La plupart des personnes affectées sont les descendants des immigrés haïtiens embauchés depuis le début du XXe siècle par le gouvernement dominicain et les compagnies sucrières étrangères, avec la complicité du gouvernement haïtien ». La construction d’un mur de 164 kilomètres pour séparer la République Dominicaine est encore une autre démonstration du rejet de son voisin haïtien. L’actuel président dominicain, Mr Luis Abinader a débuté ce long et coûteux chantier le 20 février 2022 sous les applaudissements de leurs élites nationales et le silence de la communauté internationale. Le début de la construction de ce mur de la honte coûtera près de 35 millions de dollars américains, mais l’objectif est d’arriver à 380 kilomètres le long de la frontière.
Guy Alexandre, il fut un intellectuel haïtien et un grand spécialiste géopolitique des relations Haitiano-dominicaines, fit un grand travail afin de casser la propagande raciste anti haïtienne qui battait son plein en Dominicanie. À rappeler que ce dernier a été ambassadeur d’Haïti chez le voisin pendant un certain temps et avait profité de cette position pour tenter d’influencer le cours des choses. En filigrane, le feu Guy Alexandre voulait établir un environnement d’échange permanent entre les secteurs progressistes des deux pays. Pendant un certain temps, cela marchait. Mais avec la bascule du pays dans les bras de l’extrême-droite raciste et xénophobe, cette tentative était acculée à disparaître. Depuis lors, on assiste au renforcement de la permanente diatribe anti haïtienne dans tout le pays, et est devenue un programme politique à tout aspirant présidentiel dominicain.
Actuellement, pour arriver et se maintenir au pouvoir dépend du radicalisme du discours politique essentiellement anti Haïti. En ce sens, les élites dominicaines ont inauguré une ère cynique dont l’essence est la diabolisation systématique de tout ce qui est haïtien. Ce courant est justifié par la désintégration économique et sociale de la république d’Haïti qui n’a plus d’armée. Attardons-nous un peu sur la déstabilisation sur mesure d’Haïti !
« Au cours des années 1950 et 1960, Haïti recevait plus de touristes dans la région, à l’exception de Cuba. Quand François Duvalier arriva au pouvoir, l’accélération de la tension politique chasse les touristes. A partir de 1971, Jean Claude Duvalier succéda à son père, il réénergisa le secteur touristique. Ainsi, en 1975 les statistiques enregistraient un chiffre de 150.000 touristes qui séjournaient en Haïti au cours de cette année, mais derrière la Dominicanie qui avait déjà dépassé Haïti avec 278.000 visiteurs ».
Après le renversement de Jean Claude Duvalier en 1986, l’instabilité chronique commença. Désormais, les touristes désertent officiellement Haïti en faveur de la stabilité sociale et politique de la République Dominicaine. Le grand paradoxe, Saint-Domingue est devenu en même temps le lieu privilégié des opposants Haïtiens, gauche ou droite, pour déstabiliser Haïti. Les événements politiques de 2001 à 2004 ont été planifiés majoritairement en République Dominicaine, les réunions et planifications d’actes subversifs et de sabotages de Guy Philippe et d’autres assoiffés de pouvoir furent tous concoctés là-bas, sous la bienveillance des autorités dominicaines »
Il est vrai que l’embargo décrété contre Haïti de 1991 à 1994, sous la demande de Jean Bertrand Aristide pour accélérer le processus de retour à l’ordre démocratique après le coup d’État contre lui, avait eu un effet contraire au bénéfice des Dominicains. Car, le pays voisin a été fortement utilisé pour contourner l’embargo en approvisionnant le marché local haïtien de tous les produits. L’hypocrisie est que cette pratique a été encouragée par les principaux pays qui avaient eux-mêmes maintenu et soutenu l’embargo contre Haïti.
« Avant l’année 1991, l’importation de la république dominicaine était marginale, ne dépassait pas annuellement les 50 millions de dollars. Donc, la mesure punitive, en plus de son inefficacité connue, a été malheureusement un moment fort qui favorisa la dépendance économique accrue d’Haïti à la Dominicanie ».
Aujourd’hui, Haïti importe 97.6% de ses produits de base de la République dominicaine, ce qui équivaut à environ 900 millions de dollars. En revanche, l’exportation d’Haïti vers la République dominicaine est totalement insignifiante, soit moins de 3%. Sans omettre de mentionner que le pays accuse un déficit chronique annuel de sa balance commerciale de plus de 3 milliards de dollars.
« D’après l’économiste Etzer Emile, avec qui j’avais partagé un panel-bilan sur l’année 2022, Haïti a transféré 600 millions de dollars vers l’étranger. La Dominicanie et les Etats-Unis ont reçu chacun 250.000 millions de dollars, les 100 millions restants sont partagés entre les autres pays »
En conclusion, la conception dominicaine, d’ailleurs publiquement exprimée, il faut qu’Haïti évolue dans l’instabilité sans fin. Ainsi, le voisin continuera à produire des denrées, voire des médicaments destinés spécialement à la consommation haïtienne. L’exportation dominicaine vers Haïti dépassera les 5 billions de dollars l’an. Il y a un animateur de television en Dominicanie qui arrive à declarer que la pauvreté d’haiti est une manne du ciel pour son pays. Ainsi, tout effort du côté haïtien de se défaire de la misère est combattu avec force et determination, la reaction d’Abinader à la construction du Canal de Ouanaminthe est le signe flagrant de ce choix déstabilisateur de son pays. Seule une guerre peut libérer Haiti de ce croc-en-jambe dominicain !
Joel Leon
Références :
-Nations-Unies, résolution du 2 octobre 2023.
-Le nouvelliste, « Du massacre de 1937 à la sentence 168-13 : conflit fatal ou solidarité ? Notes d’un parcours littéraire des rapports entre Haïti et la République Dominicaine », 5 avril 2018, par Sophie Mariñez
-Le Monde, « La République dominicaine entame la construction d’un mur à sa frontière avec Haïti », 21 février 2022
-Boukan News, « Drôle de coïncidence : Haïti se désintègre, la République Dominicaine s’intègre ! », 7 janvier 2023, par Joel Leon.





