Le Chemin de L’infortune

Le Chemin de L’infortune

Boukan News, 07/10/2023 – La détérioration du contexte sécuritaire en Haïti est une préoccupation majeure des Haïtiens de la diaspora. Ce sujet revient régulièrement et d’une manière lancinante dans leurs discussions privées et publiques. Récemment, au cours d’une de ces conversations aux funérailles d’un proche à Brooklyn, New York, j’ai appris la tragique infortune de trois médecins haïtiens issus d’une même famille. Le Docteur Yghor Myrtho Figaro (25 ans) a été kidnappé, le 5 octobre 2020, par des individus armés devant sa résidence située à Diquini 63, commune de Carrefour. Il a été libéré par ses ravisseurs trois jours plus tard contre rançon. Ces faits ont été largement rapportés par les médias en ligne et le quotidien Le Nouvelliste du 9 octobre 2020.

Peu de temps après, l’infortuné et deux autres médecins de sa famille, dont son père Greger Figaro et son frère ainé Gregory Figaro, ont décidé de fermer leur clinique médicale à Port-au- Prince et d’émigrer en Floride aux États-Unis.

Les Figaro sont emblématiques de la fuite des cerveaux haïtiens vers l’étranger et qui s’est amplifiée au cours de ces dernières années. Le parallèle est, néanmoins, frappant avec les trente années de la dictature des Duvalier, dont l’un de ses moyens de contrôle a été l’exil massif, de gré ou de force, des opposants politiques et des intellectuels engagés ou libres –penseurs

Présentement, il est estimé à 40 % le taux des médecins formés en Haïti, aux frais du contribuable, qui ont fui le pays. Haïti compte environ 3 354 médecins. Pourtant, l’offre des soins de santé s’avère insuffisante et inadéquate aux besoins de la population haïtienne. Selon les données fournies par le ministère de la Santé Publique en 2013, le pays compte en moyenne 5,9 médecins ou infirmières et 6,5 professionnels de santé pour chaque 10 000 habitants. Le pays ne dispose que de 0.7 lits d’hôpitaux pour 1000 habitants. Similairement, la mortalité infantile demeure élevée (70 décès pour 1 000 naissances) et la mortalité maternelle est particulièrement préoccupante (300 décès pour 100000 naissances vivantes). Ces quelques indicateurs sont symptomatiques de l’état sanitaire global du pays, ou mieux de la crise sanitaire qui affecte la très grande majorité de la population haïtienne.

Une telle situation révèle un État incapable de garantir l’un des droits fondamentaux de ses citoyens qu’est le droit à la santé. Elle est, donc, la preuve s’il en faut, que le problème d’Haïti n’est pas du côté de la demande des haïtiens, mais de l’offre des services publics. Il y a, en fait, une demande persistante de changements en Haïti. Cependant, les contraintes inhérentes à la dépendance politico-économique couplées à l’amateurisme, au dilettantisme et à la mauvaise foi des dirigeants rendent l’offre politique particulièrement médiocre. Aujourd’hui, il n’est pas exagéré de dire que l’exode accéléré des médecins haïtiens vers l’étranger préfigure une aggravation de la crise sanitaire du pays, sous le regard impuissant, indifférent et peut –être complice d’un neurochirurgien devenu Premier ministre. Un paradoxe n’a de valeur que s’il n’en est pas un, dit-on.

Cependant, même aux moments les plus difficiles, le peuple haïtien a su toujours trouver en lui les ressources nécessaires pour résister et combattre l’adversité. Le mouvement « Bwa Kale », émergé dans un contexte d’insécurité totale, d’impunité et de démission des dirigeants politiques, est la plus récente expression d’une résilience séculaire qui a toujours permis de surmonter les privations et les souffrances tout en donnant l’espoir d’un lendemain meilleur. Il ne fait, donc, point de doute que la crise politique actuelle- pour reprendre le génie haitianophile du 19e siècle – n’est pas la nuit, c’est la lumière ; elle n’est pas la fin, c’est le commencement !

Alain Zéphyr, sociologue/BSN/RN

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