L’immolation de Vertières et l’indifférence des élites !

Pennsylvanie, USA, 06/11/2023 – J’ai attendu 3 semaines pour observer la réaction de la société haïtienne face au drame du 21 mai dernier, quand Karl-Ludson Azor, âgé seulement de 30 ans, décida de s’immoler par le feu sur la place de Vertières. Normalement, pour un petit pays où tout le

monde connaît tout le monde, ce drame devrait être à la une de toutes les conversations pendant des mois. Paradoxalement, on a tout oublié 48 heures après la tragédie. Ce comportement dit long de l’état mental de cette génération d’hommes et de femmes qui vit aujourd’hui dans le pays. Il fut un temps, lorsque la société haïtienne entretenait encore un peu d’humanité, tout le pays serait en lamentations !
Quand Etzer Vilaire publia le recueil de poème, « Les dix hommes noirs » en 1901, toute la république l’accueillait comme un appel solennel à se pencher sur les calamités de la jeunesse haïtienne qui n’en peut plus et avait fait choix du suicide comme réponse. « Ils étaient dix, vêtus de noir sur des chevaux blancs. Après avoir copieusement mangé un dernier repas, décida de se suicider collectivement en se poignardant l’un l’autre. Cependant, Franck, le dernier du groupe, n’eut pas le courage de se tuer lui-même, il est devenu fou ».
Seymour Pradel du journal « La Ronde », apprécia le texte comme un moment de réveil, je cite : « Lorsque parurent Les Dix Hommes Noirs ce furent pour nous une révélation. C’était le souffle de la grande poésie qui passait sur nos fronts et les courbait. C’étaient nos pensées embellies et magnifiées qui vivaient devant nous. C’étaient nos rêves, nos espoirs, nos doutes, nos dégoûts, c’étaient nos cœurs, c’était notre jeunesse qui chantait. …ce poème est le procès-verbal de Lame d’une génération, dressé par un poète et un observateur. Il renferme une analyse aiguë et juste de la crise qui en 1900 failli emporter toutes nos énergies : il représente peut-être l’œuvre la plus caractéristique ». Charles Moravia a honoré Etzer Vilaire, en disant :
« Le mal dont nous souffrons a passé dans tes vers,
Nous l’avons reconnu, hélas, en tes dix hommes
La jeunesse pensive et triste que nous sommes ».
Il faut noter aussi que le poème « Les dix hommes noirs » fut honoré par l’académie française et acclamé par le Sénat de la République et la chambre des députés d’Haïti.
Au moins, cette génération du début du 20e siècle conservait encore un peu d’humanité. Au 21e siècle, celui de l’âge de l’information, de la technologie, de l’intelligence artificielle…Il a fallu 48 heures de temps pour qu’on oublie Karl-Ludson Azor. Celui qui s’était immolé par le feu aux pieds du monument de Vertières, après avoir distribué aux passants les quelques billets de mille gourdes qu’il avait en sa possession.
Le point de cette malheureuse tragédie, plus de 120 ans après, c’est que nos jeunes se tuent, cette fois, pas à travers un poème, mais dans la vie réelle. Si la génération de 1900 était affectée et sensibilisée par l’élégiaque poème d’Etzer Vilaire, même quand elle n’avait rien fait pour changer la direction du pays au bénéfice de la jeunesse. Celle d’aujourd’hui a un comportement « I dont’ care and I don’t give a damn ».
Tout ce drame que vit la jeunesse haïtienne au jour le jour est la responsabilité de nos élites qui, par égoïsme, oublient leur mission historique pour s’atteler à tout ce qui effondre la république. Aujourd’hui, nos jeunes se sont transformés en des gangs de criminels convaincus et ont adopté la même attitude antinationale que les élites. Ainsi va la vie dans le pays de Jean-Jacques Dessalines, d’Alexandre Petion, de François Capois, d’Henry Christophe, de Boisrond Tonnerre…
Karl-Ludson Azor s’est immolé pour rien. Les élites haïtiennes, sombrées dans l’oubli et la démission, poursuivent leur chevauchée mesquine vers l’adoption des rives développées de l’occident. Entretemps, la république se meurt !
Joel Leon
J’ai trouvé un texte très intéressant d’un auteur inconnu sur « Les dix hommes noirs » que j’ai utilisé dans cet article.
Photo: Rezo Nodwes





