Mille cent quatre-vingt-huit ans de cela, Yeshua dit Jésus-Christ fut crucifié par l’empire romain. Dans ce même ordre d’idée, Boukan News prend le plaisir de partager avec vous un extrait de « La fin de Satan» de Victor Hugo qui retrace la naissance, le ministère, la mort et la résurrection du Christ. Joyeuses pâques!
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La fin de Satan
III. Celui qui est venu
Cependant il était question dans les villes
De quelqu’un d’étonnant, d’un homme radieux
Que les anges suivaient de leurs millions d’yeux ;
Cet homme, qu’entourait la rumeur grossissante,
Semblait un dieu faisant sur terre une descente ;
On eût dit un pasteur rassemblant ses troupeaux ;
Les publicains, assis au bureau des impôts,
Se levaient s’il passait, quittant tout pour le suivre ;
Cet homme, paraissant hors de ce monde vivre,
Tandis qu’autour de lui la foule remuait,
Avait des visions dont il restait muet ;
Il parlait aux cités, fuyait les solitudes,
Et laissait sa clarté dans l’œil des multitudes ;
Les paysans le soir, de sa lueur troublés,
Le regardaient de loin marcher le long des blés,
Et sa main qui s’ouvrait et devenait immense,
Semblait jeter aux vents de l’ombre une semence.
On racontait sa vie, et qu’il avait été
Par une vierge au fond d’une étable enfanté
Sous une claire étoile et dans la nuit sereine ;
L’âne et le bœuf, pensifs, l’ignorance et la peine,
Etaient à sa naissance, et sous le firmament
Se penchaient, ayant l’air d’espérer vaguement ;
On contait qu’il avait une raison profonde,
Qu’il était sérieux comme celui qui fonde,
Qu’il montrait l’âme aux sens, le but aux paresseux,
Et qu’il blâmait les grands, les prêtres, et tous ceux
Qui marchent entourés d’hommes armés de piques.
Il avait, disait-on, guéri des hydropiques ;
Des impotents, cloués vingt ans sous leurs rideaux,
En le quittant, portaient leur grabat sur leur dos ;
Son œil fixe appelait hors du tombeau les vierges ;
Les aveugles, les sourds, — ô destin, tu submerges
Ceux-ci dans le silence et ceux-là dans la nuit ! —
Le voyaient, l’entendaient ; et dans son vil réduit
Il touchait le lépreux, isolé sous des claies ;
Ses doigts tenaient les clefs invisibles des plaies,
Et les fermaient ; les cœurs vivaient en le suivant ;
Il marchait sur l’eau sombre et menaçait le vent ;
Il avait arraché sept monstres d’une femme ;
Le malade incurable et le pêcheur infâme
L’imploraient, et leurs mains tremblantes s’élevaient ;
Il sortait des vertus de lui qui les sauvaient ;
Un homme demeurait dans les sépulcres ; fauve,
Il mordait, comme un loup qui dans les bois se sauve ;
Parfois on l’attachait, mais il brisait ses fers
Et fuyait, le démon le poussant aux déserts ;
Ce maître, le baisant, lui dit : Paix à toi, frère !
L’homme, en qui cent damnés semblaient rugir et braire,
Cria : Gloire ! et, soudain, parlant avec bon sens,
Sourit, ce qui remplit de crainte les passants.
Ce prophète honorait les femmes économes ;
Il avait à Gessé ressuscité deux hommes
Tués par un bandit appelé Barabbas ;
Il osait, pour guérir, violer les sabbats,
Rendait la vie aux nerfs d’une main desséchée ;
Et cet homme égalait David et Mardochée.
Un jour ce redresseur, que le peuple louait,
Vit des vendeurs au seuil du temple, et prit un fouet ;
Pareils aux rats hideux que les aigles déterrent,
Tous ces marchands, essaims immondes, redoutèrent
Son visage empourpré des célestes rougeurs ;
Sévère, il renversa les tables des changeurs
Et l’escabeau de ceux qui vendaient des colombes.
Son geste surhumain ouvrait les catacombes.
L’arbre qu’il regardait changeait ses fleurs en fruits.
Un jour que quelques juifs profonds et très instruits
Lui disaient : « – Dans le ciel que le pied divin foule,
Quel sera le plus grand ? » cet homme dans la foule
Prit un petit enfant qu’il mit au milieu d’eux.
Calme, il forçait l’essaim invisible et hideux
Des noirs esprits du mal, rois des ténébreux mondes,
A se précipiter dans les bêtes immondes.
Et ce mage était grand plus qu’Isaïe, et plus
Que tous ces noirs vieillards épars dans les reflux
De la vertigineuse et sombre prophétie ;
Et l’homme du désert, Jean, près de ce Messie,
N’était rien qu’un roseau secoué par le vent.
Il n’était pas docteur, mais il était savant ;
Il conversait avec les faces inconnues
Qu’un homme endormi voit en rêve dans les nues ;
Des lumières venaient lui parler sur les monts ;
Il lavait les péchés ainsi que des limons,
Et délivrait l’esprit de la fange charnelle ;
Satan fuyait devant l’éclair de sa prunelle ;
Ses miracles étaient l’expulsion du mal ;
Il calmait l’ouragan, haranguait l’animal,
Et parfois on voyait naître à ses pieds des roses ;
Et sa mère en son cœur gardait toutes ces choses.
Des morts blêmes, depuis quatre jours inhumés,
Se dressaient à sa voix ; et pour les affamés,
Les pains multipliés sortaient de ses mains pures.
Voilà ce que contait la foule ; et les murmures,
Les cris du peuple enfant qui réclame un appui,
Environnaient cet homme ; on l’adorait ; et lui
Etait doux.
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III. Le Crucifix
La flagellation du Christ n’est pas finie.
Tout ce qu’il a souffert dans sa lente agonie,
Au mont des oliviers et dans les carrefours,
Sous la croix, sur la croix, il le souffre toujours.
Après le Golgotha, Jésus, ouvrant son aile,
A beau s’être envolé dans l’étoile éternelle ;
il a beau resplendir, superbe et gracieux,
Dans la sérénité magnifique des cieux,
Dans la gloire, parmi les archanges solaires,
Au-dessus des douleurs, au-dessus des colères,
Au-dessus du nuage âpre et confus des jours ;
Chaque fois que sur terre et dans nos temples sourds
Et dans nos vils palais, des docteurs et des scribes
Versent sur l’innocent leurs lâches diatribes,
Chaque fois que celui qui doit enseigner, ment,
Chaque fois que d’un traître il jaillit un serment,
Chaque fois que le juge, après une prière,
Jette au peuple ce mot : Justice ! et, par-derrière,
Tend une main hideuse à l’or mystérieux,
Chaque fois que le prêtre, époussetant ses dieux,
Chante au crime Hosanna, bat des mains aux désastres,
Et dit : gloire à César ! Là-haut, parmi les astres,
Dans l’azur qu’aucun souffle orageux ne corrompt,
Christ frémissant essuie un crachat sur son front.
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Hugo, Victor. «La légende des siècles. La fin de Satan.» Paris. Gallimard, 1962, 216
pages.





